Carnets de campagne

À écouter du lundi au vendredi. 12 h 30 sur France Inter. Et à réécouter en podcast !

Depuis plusieurs années maintenant, environ une fois par mois, nous nous retrouvons avec Philippe Bertrand pour son émission Carnets de campagne. Nous y faisons l’écho d’initiatives que Village détecte sur le terrain. Nous échangeons sur les enjeux de la ruralité. Mais jusqu’à présent, nous n’avions jamais imaginé inviter Carnets de campagne dans nos colonnes alors que Philippe et son équipe, grâce aux caftages des auditeurs, mettent en avant des réalisations qui ont toute leur place dans Village. Ça y est !

Grâce à ce dossier spécial de 16 pages, nous sommes heureux de vous faire partager les coups de cœur de Philippe Bertrand et de laisser sur le papier une trace de ses belles rencontres. Le choix fut difficile tant les initiatives présentées dans son émission sont riches de sens et d’espoir pour des lendemains qui chantent. Ces projets, qu’ils soient grands ou petits, sont le fruit de la passion et de l’énergie de leurs créateurs. Souhaitons que ce dossier permette à d’autres de se lancer dans l’aventure et ainsi d’éviter cette spirale de peur et de repli.

Bravo aux hommes et aux femmes qui osent marier villes, campagnes, économique, social ou culture dans des projets simples et innovants. Et ce bien au-delà des grands discours.

Sylvie Le Calvez, directrice de publication

 

     Très Cher Village, 

Je ne compte plus les années que les Carnets de campagne parcourent les mêmes chemins que les tiens. La différence est que tu t’es épris des campagnes et de ceux qui leur donnent une âme depuis bien plus longtemps que nous. Je ne cherche pas à rattraper le retard puisque nous défendons un idéal de vie sans concurrence. Je préfère le concours, la nuance est importante. Ta proposition de concourir à un état des lieux de l’année écoulée nous permet de faire un arrêt sur ce calendrier avant de reprendre notre marche conjointe.

Tu souhaitais que nous partagions des coups de coeur. Je redoute la tachycardie tellement ils sont multiples. Tu as le choix entre la modestie de certaines actions et l’amplitude prise par d’autres. Les dimensions des initiatives, des plus petites aux plus grandes, n’empêchent pas leur portée sociale de se répandre et de perdurer loin des fluctuations, dépressions ou agressions des marchés. Le modeste c’est par exemple la reprise d’une layetterie, entreprise très artisanale du Jura, par Bruno qui poursuit son rêve d’enfant après une reconversion professionnelle. Plus tentaculaire et pourtant tout aussi respectueuse des hommes et de la terre, l’entreprise Léa Nature ne déroge pas aux principes éthiques que Charles, son créateur, souhaitait préserver avec ses 1000 salariés.

Nos coups de coeur passent fréquemment par la solidarité, mais elle n’est jamais le résultat d’un acte charitable. La solidarité que nous croisons sur nos chemins est celle de l’inventivité. J’appelle cela du talent, purement et simplement, sinon comment qualifier les maisons que conçoivent les associations Emmaüs de Gironde au profit des sans-logis ? Le résultat est remarquable et maintenant ce sont des villes qui commandent par dizaines ces maisons montées par des employés handicapés.

Cher Village, tu apprécies les portraits et tu ne manques jamais l’occasion de nous faire partager des visages épanouis. Parfois ce sont des collectivités qui s’emploient à dessiner un autre avenir pour et avec les populations. À Blanquefort aux portes de Bordeaux, tout est concerté pour mieux circuler, mieux consommer, retrouver goût au partage et élaborer des projets communs. Et puis, comme toi, on évince les préjugés qui planent sur les ruralités, les quartiers et sur l’innovation sociale. Les jeunes ont le droit d’oser et ils ne se gênent pas. Le Live Factory est le temple des musiciens et sa conception est suffisamment révolutionnaire pour que d’autres ensembles de même « facture » émerge partout en France et au-delà. La société qui se dessine avec toi, cher Village, n’est plus une utopie, mais une réalité bien avancée. Alors avançons encore plus loin.

Avec mon indéfectible amitié. 

Philippe Bertrand et sa petite équipe des Carnets 

 

Le dossier en 6 rubriques :

• 1. Les nouveaux lieux

• 2. Les communes et l’environnement

• 3. Fabriquer, recycler, reprendre

• 4. Habiter

• 5. Se nourrir 

• 6. Être soutenus pour créer

1a. Un banquet pour la culture - Lagrasse, Aude

Nichée au coeur des Corbières, à trois quarts d’heure de route de Carcassonne et de Narbonne, Lagrasse – 550 habitants à l’année – est un peu la capitale audoise du livre. Dans une partie de l’abbaye datée des XIIIe et XIVe siècles, l’association le Marque-page a installé sa Maison du banquet et des générations, « un véritable centre culturel de rencontre autour du livre et de la pensée », explique Dominique Bondu, son directeur. Sous les voûtes en pierres, on trouve une librairie riche de plus de 7 000 références, mais aussi un café pour partager ses découvertes littéraires et des salles où se tiennent des ateliers d’écriture et des conférences. « Nous voulions créer un lieu d’intensité, convivial, dans un endroit reculé où il y a peu d’offre culturelle », avance Dominique Bondu. Trois fois par an, l’association organise un festival saisonnier qui draine d’importantes retombées pour la commune.

A.P 

www.lamaisondubanquet.fr
Tél. : 04 68 32 63 89
Du 8 au 14 août, au travers d’ateliers, de projections, de lectures et de randonnées, le festival Banquet d’été aura pour thème : « ce qui nous est étranger ».

On a aimé : L’esprit de convivialité et d’échange intergénérationnel régnant dans cette maison dédiée à la culture. Platon s’y serait certainement plu. Sans compter l’argent dépensé sur place par le public, la Maison du banquet et des générations génère 60 000 euros de retombées annuelles pour la commune.
2a. Le village aux deux jardins remarquables - Cohons, Haute-Marne

C’est l’histoire d’un grain de folie semé par les 270 habitants du village de Cohons, en Haute-Marne. Entraînés par Sylvie Baudot, maire de cette commune où la famille Diderot venait en villégiature, ces derniers avaient déjà lancé un championnat du monde de courses d’escargots et les voilà qui transforment trois anciens escargots de pierres sèches construits dans des jardins romantiques du XVIIIe siècle envahis par les ronces en un véritable projet de développement local. Débroussaillage, chantier d’insertion avec qualification sur la pierre sèche, confection de costumes, restauration de vergers, fabrication d’un manège à propulsion parentale… rien ne les arrête. La commune est aujourd’hui la seule de cette taille à disposer de deux jardins remarquables labellisés qui ont accueilli plus de 4 000 visiteurs payants à l’occasion de visites théâtralisées, de concerts, de lectures et de spectacles, organisés l’été dernier dans le cadre de la deuxième saison des jardins des Lumières. Des installations artistiques agrémentent les 20 ha des jardins désormais ouverts au public. Et cet été, Cohons aura des airs de centre du monde, avec un chantier international de jeunes.

C.L. 

www.jardinsdecohons.fr
sylvie.baudot(a)orange.fr

On a aimé : Les liens tissés avec des vanniers, des artistes locaux ou de renommée internationale, des associations d’insertion et d’autres sites accueillant des touristes.
3a. Facteurs de guitares en alu - Semur-en-Auxois, Côte-d’Or

MeloDuende, c’est un rêve de gosses qui se réalise. Celui de Jérémy Sachoux et Bertrand Dufour, qui bricolaient des instruments de musique dans l’atelier de mécanique de précision du papa de Jérémy. Aujourd’hui, depuis leur village, près de Semur-en-Auxois, ils fabriquent des guitares en aluminium pour des musiciens du monde entier. « Le déclic s’est fait en 2007 au décès de mon père, raconte Jérémy. Peu de temps avant, il m’avait dit “la vie est courte, fais ce que tu aimes” ». Alors, à partir de feuilles d’aluminium utilisées dans l’aéronautique qu’ils découpent puis soudent, les deux compères façonnent leurs instruments à la main. Les guitares MeloDuende sont vendues dans une dizaine de magasins ou en direct pour les pièces réalisées sur mesure pour les guitaristes des groupes Indochine, Tryo, John Butler Trio ou Shaka Ponk.

C.L. 

www.MeloDuende.fr
meloduende(a)gmail.com

On a aimé : La détermination de Jérémy et Bertrand quand tout le monde leur conseillait d’ouvrir un bar ou un salon de coiffure ! 
4a. Préservation de l’environnement et souci de l’autre - Tonnay-Charente, Charente-Maritime

Pas question de construire une extension des bâtiments de Vivractif en béton, fut-il « durable » ! La structure d’insertion qui emploie 90 personnes vers le retour à l’emploi et 17 salariés permanents est tournée vers la préservation de l’environnement. L’entretien des espaces verts et du patrimoine, la gestion et le recyclage des déchets et la brocante qui permet de chiner toutes sortes de meubles et d’affaires constituent le coeur de l’activité. « C’est aussi faire attention au cadre de vie, faire attention à l’autre et à soi-même », complète François Philippot, directeur de la structure. Alors, quand il s’agit de construire un nouveau bâtiment administratif, Vivractif décide de l’autoconstruire en partie et de l’écoconstruire. Ossature bois, murs en paille, enduits en terre, peinture à la chaux, isolation en jeans recyclés, toiture végétalisée, éclairage par puits de lumière… tout est mis en oeuvre pour le bien-être des occupants et de la planète. Le bâtiment est agréable à vivre et introduit une dynamique très forte. Le tout à un coût équivalent à un chantier conventionnel et pour davantage de confort. C’est maintenant une vitrine du savoir-faire de Vivractif qui propose ses services aux collectivités et aux particuliers dans un rayon de 30 km autour de Tonnay-Charente.

C.L. 

www.vivractif.com

On a aimé : L’accent mis sur l’accompagnement social et professionnel, l’autonomie et la responsabilisation des personnels de Vivractif ainsi que le soutien des collectivités locales dont les appels d’offres prévoient des clauses sociales. 

 

5a. Des glaces au parfum coopératif - Carcassonne, Aude

Confrontés à la fermeture de leur usine, les anciens salariés de Pilpa se sont battus pour sauver leur outil de travail. Une vingtaine d’entre eux a créé une coopérative qui confectionne des glaces artisanales. 

Au bout d’un couloir désert, juste derrière une immense salle vidée de la plupart de ses machines, trois employés s’affairent autour de pots de glace au citron. De la pointe d’une cuiller en plastique, chacun goûte à tour de rôle les déclinaisons citronnées. Le dosage est subtil, les arômes naturels. Le délice parfumé au thym remporte les suffrages. Il y a deux ans, dans cette usine, 124 personnes fabriquaient des glaces industrielles pour l’entreprise Pilpa. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une vingtaine d’employés, tous sociétaires de la Scop La fabrique du sud créée en 2014. Pour comprendre le destin de cette usine, il faut remonter quatre ans en arrière. En septembre 2011, alors propriété d’une coopérative de producteurs laitiers, la fabrique de glace est rachetée par R et R Ice Cream, un grand groupe britannique. « On est alors rentré dans un système plus agressif, raconte Christophe Barbier, ancien chef de ligne qui s’occupe aujourd’hui du commercial et du marketing au sein de la Scop. Le groupe appartenait à un fonds d’investissement qui exigeait une rémunération importante. » Pour verser des dividendes, le service Recherche et développement est ainsi supprimé quelques semaines plus tard. Puis, les plans de restructuration se succèdent jusqu’à la douche glaciale de 2012. « En juillet, ils ont annoncé la fermeture alors que l’usine était rentable », poursuit Christophe Barbier.

Local et artisanal

Pendant un an, la lutte s’engage. Les salariés se serrent les coudes tandis que le projet de Scop mûrit. Un protocole d’accord est finalement signé. Ils obtiennent de conserver quelques machines pour confectionner des glaces artisanales et un million d’euros pour investir et se former. « On voulait que les salariés s’approprient leur outil de production. Au départ, le projet de Scop était une utopie mais en avril 2014, nous l’avons créée avec 19 sociétaires. » Lancée sous le nom de La Fabrique du sud, la coopérative opère un virage en fabriquant « un produit plus qualitatif et haut de gamme ». « On voulait valoriser le local, la qualité, l’originalité de l’offre », résume Christophe. Les glaces, commercialisées sous la marque La Belle Aude, deviennent donc artisanales, « sans arômes artificiels, sans colorants ». Les fruits proviennent d’une coopérative audoise, le packaging – en carton pour préserver l’environnement – est fabriqué localement et les produits conditionnés à la main. « Un emploi industriel créé au sein de la Scop génère trois emplois dans la région », se réjouit Christophe Barbier qui savoure chaque matin « une aventure humaine prenante mais enrichissante ».

A.P. 

La Fabrique du sud, 75 bd Édouard Branly, 11000 Carcassonne.
Tél. : 04 68 10 18 94. www.labelleaude.fr

On a aimé : La mobilisation et l’ingéniosité des salariés. Confrontés à la fermeture de leur usine, ils ont su se rassembler pour créer une coopérative et inventer de nouvelles perspectives. 
6a. Ils accompagnent les rêves de la jeunesse - Lot-et-Garonne

« Tes rêves, prends-les pour des réalités ! » C’est le message adressé depuis trois ans par le Pays de la Vallée du Lot aux jeunes âgés de 16 à 30 ans de 183 communes rurales. Partant du constat qu’une vie d’adulte réussie est souvent un rêve d’enfant réalisé, Annabelle Delfosse, chargée de mission jeunesse, va à la rencontre des jeunes et leur propose un accompagnement d’au moins six mois par un tuteur qui partage son réseau et ses compétences pour les aider à cheminer et trouver des solutions. 180 jeunes ont déjà bénéficié de ce dispositif intitulé apprendre à entreprendre. « J’aimerais devenir comédien », explique Lucas. Après deux ans d’accompagnement, il vient de piloter la mise en scène d’une soirée de présentation d’apprendre à entreprendre réalisée par 25 jeunes. « Même si mon rêve n’est pas facile, il devient plus accessible », constate-t-il. Soutenu par le programme européen Leader, le dispositif fait le pari du partage intergénérationnel. « Il faut laisser la place aux jeunes, leur permettre de s’impliquer et d’entreprendre. Ils ont envie de revenir ici après leurs études, à nous de savoir les accueillir avec les richesses qu’ils ont acquises ailleurs », résume Annabelle.

C.L. 

www.vallee-lot-47.eu/appel-a-projet-apprendre-a-entreprendre
a.delfosse-smavlot47(a)orange.fr

On a aimé : Tous les rêves méritent d’être accompagnés : vouloir rencontrer Jonny Wilkinson, aller en Italie pour y découvrir ses racines familiales, créer une structure pour animaux abandonnés…  
Réservé aux abonnés
Vous aimerez aussi...