Je comprends, c’est tentant, voyager avec des gens qui vous ressemblent, qui partagent les mêmes points de vue, les mêmes centres d’intérêt, les mêmes valeurs. On vit ainsi dans un monde doucereux où l’on se sent compris et considéré. On a l’impression d’avoir tout le temps raison. L’ego est revivifié. Alors, sur les sites Internet de covoiturage, on met sa photo, son âge, ses hobbies, si on aime ou non la musique, etc.

Je comprends, c’est tentant d’habiter avec des personnes qui partagent les mêmes aspirations que nous, qui ont des enfants du même âge, les mêmes catégories sociales ou professionnelles pour discuter ou s’entraider. Alors oui on sélectionne désormais de plus en plus ses voisins. On imagine un habitat partagé uniquement avec ceux qui sont des clones de nous-mêmes, pour être en paix, ne pas être dérangés.

« Nous avons peur de l’altérité. Alors nous mettons en place des communautés de similarités. Sortons de ces bulles relationnelles qui disqualifient la différence », écrit Anne Deschamps dans son dernier ouvrage (1).

Certes, cette nouvelle économie collaborative est formidable : économie d’énergie, limitation de la consommation d’espace, renforcement du lien social, mais où est passée l’ouverture à la différence, à ceux qui ne vivent pas comme nous, ne pensent pas comme nous, n’ont pas le même âge, le même revenu, la même culture ? Que devient notre vision du monde ? Pas étonnant après de se réveiller avec la gueule de bois au lendemain d’élections quand on n’a jamais vraiment pu se confronter à l’autre ou l’écouter…

Que devient notre connaissance de l’humanité quand chaque réseau fonctionne en vase clos ? Oser le collaboratif est certes courageux, et audacieux, mais oser la surprise, la bienveillance, la différence, l’inconnu évitera sans doute bien des conflits ultérieurs. Et l’un n’empêche pas l’autre, on peut faire du collaboratif avec des gens qui ne sont pas forcément nos copies conformes même si cela prend plus de temps pour faire connaissance! C’est là tout le pari des villages. Et il est dans la vocation des élus et des associations d’être les instigateurs de cette mixité de plus en plus menacée.

 

 

 (1) Anne Deschamps, philosophe de terrain. Un grain de folie contre la folie du monde, Édition philo-deschamps, sept. 2014, 18 euros.

 

Saint-Paul, le 20 octobre 2015.

SYLVIE LE CALVEZ, DIRECTRICE DE PUBLICATION

sylvie.lecalvez(at)wanadoo.fr

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