Sur un plateau d’alpages, à 2 290 mètres d’altitude, près de Colmars-Les-Alpes, deux mondes cohabitent. Pierre-Yves, berger depuis l’enfance, dirige 1 500 brebis marquées d’un cœur empli d’un « E » pour « Escoffier », l’éleveur employeur. À vingt minutes de là, Sigrid, son aide-bergère saisonnière le seconde au quotidien. Entre chaque saison, de quatre à six mois, l’intrépide sillonne le monde à pied, sac et tente au dos. Son dernier périple, l’hiver dernier, l’a menée entre Chine et Sibérie, par moins quarante. Forcément, ce choix de vie solitaire, déconnecté, en pleine nature, fascinera ceux qui rêvent de liberté. Mais combien d’aide-bergers n’ont pas terminé la saison ? Solitude, routine, incompatibilité d’humeur avec le berger : les raisons de craquer sont aussi nombreuses que la diversité des hommes. « Tout le monde n’est pas fait pour cette vie », tranche Gonzague, jeune collègue berger installé sur le versant opposé avec sa compagne Émilie. Pour Sigrid, qui pointe du doigt le risque de « s’ensauvager », travailler à deux, c’est l’idéal. Le couple ne serait pas forcément amoureux. Il se serait choisi, comme celui qu’elle a formé régulièrement avec son amie Pauline. 

« La journée type n’existe pas »

Avec Pierre-Yves, le tandem est différent : moins amical, plus rude. L’homme, cinquantenaire sec, regard bleu perçant et sourire édenté, n’est pas toujours tendre. Elle, trentenaire sensible et cultivée, compose avec le montagnard instinctif et lunatique. Pourtant, reconnaît-elle, « je n’ai jamais rencontré d’aussi bon berger ». Ici, sa tâche principale consiste à mener les ravitaillements, tous les dix jours, avec l’âne Merlin. Tantôt trottinant pour retrouver deux compères, tantôt refusant de franchir une racine, le quadrupède peut expédier une descente jusqu’à Colmars-Les-Alpes en une heure trente ou aussi bien l’allonger d’une heure. Le retour, le lendemain, sera plus long, avec jusqu’à 120 kilos de provisions. Sigrid participe aussi aux soins quotidiens des brebis, au tri, lasure une cabane pastorale délavée par la lumière et les intempéries.

 
« La journée type n’existe pas et c’est justement ce qui me plaît ».

Chaque matin, le réveil est réglé sur cinq heures. À la lueur des bougies, la jeune femme dessine ou écrit. Ce temps dérobé au soleil, est aussi celui de la cuisson des galettes de sarrasin ou de pois chiches. Vers 8 h 30, elle rejoint Pierre-Yves pour les instructions du jour. Dans son sac, de quoi passer la journée dehors avec un pique-nique composé de féculents, crudités, filet d’huile, fruits secs, fruits frais, noix, amandes. Les protéines animales ne sont pas exclues mais rares. Le thermos de thé vert, indispensable. 

Le portable une fois par semaine

C’est à vingt-deux ans que Sigrid connaît « son premier clash avec le système ». En faculté de biologie, l’étudiante doit renoncer à un stage de fin d’études sur les mouettes en Alaska car il dure six mois au lieu des trois qu’on lui accorde. Elle se braque, ne valide pas son cursus. S’impose alors un choix viscéral : vivre dans la montagne. Elle choisit d’intégrer en 2006 une formation de bergers/vachers en Rhône-Alpes qui durera six mois, auxquels s’ajouteront cinq semaines de stage. En août, la nuit tombe presque d’un coup, vers vingt et une heure. Les derniers rayons avalés par la montagne de Mouriès et le petit panneau photovoltaïque, fixé sur la façade du Carton. Cette énergie ne sert qu’à recharger la batterie d’un portable consulté une fois par semaine, « sous le col, d’où ça capte ! », à vingt bonnes minutes de marche, le plus souvent en plein vent. D’une saison à l’autre, les tandems de bergers et d’aide-bergers se reforment et d’autres pas. Cette année, l’estive près de Colmars se fera sans Sigrid dont le voyage en Chine puis au Kirghizstan se prolonge, au-delà des saisons.

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