Tout est calme en ce jour de décembre à Tarnac, village corrézien de 300 habitants (et deux fois moins l’hiver), perdu au milieu des landes et des pins du plateau de Millevaches. Pourtant, à midi et demi, le Magasin Général, épicerie bar qui fait cantine et qui assure trois tournées hebdomadaires dans les hameaux des sept communes alentour, se remplit d’un coup. Des jeunes, des vieux, des écolos, des chasseurs et des forestiers surgissent des bleds et des bois, s’installent sur les tablées communes et vont se servir de soupe de potiron et de couscous. Premiers arrivés, premiers servis. Le repas est à 10 €€, mais 7 € avec une carte de 10 repas. « Le Magasin Général n’est pas du tout une expérience reproductible. C’est même une aberration économique…», avance Benjamin de l’équipe gérante. Il y a sept ans, avec la ferme du Goutailloux, ce Magasin Général fut au coeur de l’affaire dite de Tarnac. Le 11 novembre 2008, quelques membres de l’équipe gérante sont placés en garde à vue, suspectés d’avoir saboté des lignes ferroviaires, puis mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme. Ils font à l’époque partie d’un collectif en quête d’autonomie.

Tout le monde ici les appelle « les jeunes ». Des jeunes que Jean Plazanet, grande figure du communisme, à la tête de la mairie de 1992 à 2008, accueille les bras ouverts en 2003, quand ils investissent la ferme du Goutailloux. Deux ans plus tard, ils reprenaient le Magasin Général. « Ce bar, c’est le lieu du lien. Quand on a su qu’il allait fermer, on a décidé de le reprendre et de le garder tel quel. On ne voulait pas le transformer pour en faire un lieu à notre image, même si on y organise des concerts et des projections », explique Benjamin. La cantine est bio, mais ça n’est pas mis en avant, l’épicerie ne se distingue pas d’une épicerie classique. « L’arrivée de jeunes et la reprise de l’épicerie, c’était inespéré », estime Marie Mazurier, chargée de communication au Parc naturel régional de Millevaches. Parisienne, Marie passait toutes ses vacances ici et s’est mariée avec un agriculteur du coin. Ils vivent sur le hameau de Javaud, voisin du Goutailloux: « Quand ils sont arrivés, ils sont venus demander conseil à mon mari. Ils nous apportaient du pain, on s’est rendu service… » Mais des jeunes qui font autrement, ça ne plaît pas toujours dans les campagnes. Aux élections de 2008, l’opposition gagne contre la liste héritière de Plazanet.

 

En 2008, le tsunami 

 

Quelques mois après, « j’ai été arrêtée », rappelle sobrement Manon Glibert, musicienne et aujourd’hui élue au conseil municipal. L’« affaire Tarnac », c’est un tsunami qui s’abat sur la commune. Le 11 novembre 2008, 150 policiers encagoulés débarquent à 6h du matin pour arrêter Manon, Benjamin et sept de leurs camarades. « Cette affaire a tout cassé, elle a divisé la population, je me suis demandé ce qu’ils étaient venus faire ici, j’ai fait partie des gens contre eux », avoue Jean Deschamps, ancien patron de l’hôtel des voyageurs, adjoint au maire au moment des faits, tandis que le vieux Plazanet créait le comité de soutien aux inculpés. « L’affaire a exacerbé le clivage qui existait déjà entre les communistes et la bourgeoisie catholique », estime Aurélien Gleize, correcteur et éditeur de philosophie, qui a quitté Paris pour Tarnac peu de temps après. Manon et Benjamin passent 3 semaines derrière les barreaux avant d’être libérés sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire sans possibilité de se voir ni de revenir à Tarnac. Mais le Magasin Général reste ouvert et le collectif devient expert en droit pour suivre l’instruction et défendre les siens. « Les médias les renvoient sans cesse à cet épisode policier mais maintenant, ils aimeraient être considérés comme des gens qui font des choses ici », poursuit Aurélien Gleize.

Il faut sauver l’école ! 

 

Car sur le plateau de Millevaches, l’affaire n’a pas entamé le désir de défendre une certaine idée de la ruralité. En 2010, la classe unique de l’école est menacée de fermeture alors que les naissances se multiplient. Une fermeture qui met également en péril le restaurant communal qui nourrit les enfants à midi mais aussi des personnes âgées logées par la commune. « La Poste et la boulangerie avaient fermé: la fin de l’école, c’était la mort pure et simple du village », estime Catherine Luce, aujourd’hui adjointe à la mairie. «“Les jeunes”, plus expérimentés que nous en matière de lutte, nous ont apporté leur méthodologie, ça nous a donné de l’énergie », se rappelle son mari Jacques. La mairie est résignée mais la révolte populaire paie et le rectorat cède. Pourtant, deux ans plus tard, rebelote. « Là on a sorti l’artillerie lourde: médiatisation, blocage routier, coups de fil au bras droit de François Hollande à Tulle », raconte Pierre Marsaleix, prof à la retraite et ancien responsable syndical. Le jour de la rentrée, 12 enfants et 200 personnes manifestent. « Pour moi, cette réaction forte a jeté les bases d’une démocratie populaire et donc d’une candidature aux élections. J’ai proposé que l’on continue de réunir la population tous les mois en assemblées », raconte Pierre, aujourd’hui adjoint municipal. « Ils voulaient qu’il y ait des jeunes d’entre nous sur la liste, explique Manon. On en a discuté avec le groupe. Benjamin et moi étions assez impliqués dans le village, on s’est dit on essaie.» Aux municipales de 2014, leur liste, conduite par Marie-Rose Bourneil, qui était élue à l’époque de Jean Plazanet, l’emporte. Aucun nom n’a été barré alors même que le panachage était autorisé. Les assemblées de communes qui suivent attirent toutes sortes de gens. « Il n’y a pas de culture de la prise de parole en public ni de ce type d’assemblées, alors c’est surtout informationnel pour le moment mais les gens viennent, cela se fait petit à petit », observe Benjamin. Ça frictionne pas mal entre tous ces élus à forte personnalité. « Notre rapport à l’autorité, à la fonction municipale, au protocole, est différent, cela provoque des discussions sans fin », sourit le cogérant du Magasin Général. Pierre Marsaleix se dit impatient, trop pour ses colistiers : « mais un mandat c’est court ! Et puis, on ne prend pas la mairie pour faire comme les autres! ». Démocratie populaire donc, mais aussi lutte contre la désertification avec la création d’un tiers-lieu dans l’ancienne Poste, avec bibliothèque municipale, studio de montage de cinéma et coworking. Parallèlement, un projet touristique et social est à l’oeuvre dans la maison communale rénovée pour faire des studios à destination des personnes âgées et des jeunes travailleurs, ainsi qu’un gîte de groupe dans le cadre d’un projet intercommunal autour du cyclotourisme.

 

Débats et des bals 

 

« Le tourisme, c’est une excellente porte d’entrée pour s’installer sur le territoire. Avec des projets novateurs comme le tiers lieu on peut attirer et fixer de nouveaux habitants. C’est à ce prix que la ruralité pourra continuer d’exister », résume Pierre, qui défend aussi l’idée d’une communauté de communes de la Montagne limousine pour regrouper les villages de tailles équivalentes aux problématiques communes. Une alternative radicale au projet présenté par le Préfet dans le cadre de la loi NOTRe qui préconise une grosse communauté de communes dominée par Ussel. « La ville centre et sa banlieue en somme. Mais c’est un leurre de penser que l’on s’en sort mieux si l’on est dans un grand territoire avec une grande ville », assure-t-il. Cette idée de communauté de communes est née pendant la fête de la Montagne limousine qui s’est tenue fin septembre à Tarnac. 2 000 personnes sont venues de tout le plateau participer à cet événement festif et politique. « Il y a eu un effet très positif sur l’ambiance dans le village », se réjouit Christine Jodet, qui en a coordonné l’organisation. En 2014, cette Californienne s’est installée à Tarnac avec son mari Daniel, sculpteur et apiculteur, dans l’idée de vivre en autarcie. « Quand j’ai pris conscience de la dynamique ici, j’ai trouvé cela exceptionnel! » Catherine Luce renchérit : « En banlieue parisienne on ne connaissait même pas nos voisins. Ici on ne se sent jamais seul ». Si les jeunes militants sont nombreux à Tarnac, les jeunes séniors néoruraux également. Les premiers refusent les formes classiques de travail et les autres sont à la retraite. Ça fait pas mal de monde disponible pour faire bouger le village !

Photo  : © Jacques Luce

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19170 Tarnac
Quand les médias exagèrent

Au moment de l’affaire, j’avais pris la plume dans Village pour dénoncer le traitement médiatique de l’affaire : les premiers articles guerriers (« cellule terroriste »« base arrière »« lutte armée »), puis le maniement du cliché avec « reclus dans leur épicerie »« aucun ne travaillait » ou encore que ces « babas n’étaient pas cool ». J’aurais aussi pu relever Julien Coupat présenté comme le leader (d’un collectif autogéré… cherchez l’erreur !). Plus récemment, fin octobre 2015, des policiers sont venus sur le hameau de Lacombe à Tarnac, perquisitionner chez Sandra, militante antinucléaire, pour une vieille affaire pour laquelle elle a déjà bénéficié d’un non-lieu. Fatigués de la surveillance permanente (lors du reportage, en plein état d’urgence, un hélicoptère volait au-dessus du Goutailloux) et des procédures surdimensionnées, les habitants du hameau ont passé quelques coups de fils et une quarantaine d’amis et voisins a débarqué pour dire aux policiers qu’ils n’étaient pas les bienvenus. 24 h plus tard la presse s’enflamme : « Perquisition avortée chez Julien Coupat »« des militants encagoulés empêchent une opération policière ». Sauf que Julien Coupat ne vit plus à Tarnac, et que personne ne portait de cagoule, sauf un bébé !

Les "jeunes" de Tarnac

Ce que l’État désigne par le « groupe de Tarnac » est un collectif qui rassemble entre 30 et 40 personnes, basé sur plusieurs lieux : la ferme du Goutailloux, le hameau de Lacombe et le Magasin Général dans le bourg. Ce groupe affinitaire et politique s’organise collectivement pour la vie quotidienne (alimentation, véhicules, garde des enfants…) sans pour autant opter pour une vie communautaire. Certains font de l’agriculture (maraîchage ou élevage de moutons), d’autres de la menuiserie (atelier ouvert à tous), des actions artistiques, des travaux de rénovation… Le groupe partage également des réflexions politiques et des travaux d’écriture. Ils sont en lien avec d’autres collectifs, à l’instar de la Zad de Notre Dame des Landes.  

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