Retrouvez ce dossier dans le magazine Village de l'automne 2018.

 

Depuis le pavé strasbourgeois, il faut s’élancer au-dessus de l’eau pour rejoindre le fond de la barque en bois. Eve m’installe parmi les caisses de choux, d’oignons et de poires. « Il faut trouver le bon équilibre. Trop de poids à l’arrière et le bateau penche, pas suffisamment par rapport à l’avant et les hélices ne seront pas immergées », lance-telle, tandis que Christophe Moegling, le cheveu grisonnant sous son chapeau, tient la barre de son embarcation de dix mètres de long. Trois fois par semaine, accompagné d’un ou une partenaire prêt à se retrousser les manches comme Eve, il vogue toute la matinée sur la rivière de l’Ill qui dessine le cœur de Strasbourg pour alimenter la ville en fruits et légumes extra-frais, chargés à l’aube. Sept kilomètres à peine séparent les clients des maraîchers pour qui il joue les intermédiaires. Les produits embarquent depuis le champ, grâce au Rhin Tortu, un bras de la rivière, qui passe en contrebas de l’exploitation.Il est 9 heures. À l’approche du quai du quartier historique de la Petite France, les rames suppléent le moteur électrique pour accoster avec précaution. Comme un gondolier vénitien, Christophe se lève et s’approche au plus près du rivage. Sur les ponts qui relient les maisons à colombages, les touristes mitraillent pendant que le batelier serpente entre les cagettes en plastique pour servir les clients matinaux présents sur le quai. De son côté, Eve pianote sur la balance calée à bord. Elle pèse : un butternut, trois poireaux, deux patates douces et quelques pommes. « Ma grand-mère avait chez elle une peinture alsacienne qui représentait des dizaines de marchands sur l’eau côte à côte, à la manière de halles flottantes, se souvient la jeune femme. Je ne savais pas si c’était une scène qui avait vraiment existé jusque-là. »
C’est bien en feuilletant l’histoire de Strasbourg que Christophe s’est jeté à l’eau il y a plus d’un an. En plus de son activité de livraison de paniers à domicile, il décide d’embraquer fruits et légumes sur l’eau : « J’ai eu envie de réemployer la barque à fond plat, un moyen de transport local utilisé autrefois, pose cet arrière-petit-fils de batelier. Strasbourg et Colmar étaient déjà approvisionnées par les produits de la fertile plaine d’Alsace via l’Ill qui la traverse. C’était le moyen le plus rapide et le plus sûr pour éviter les attaques. Mais l’activité s’est arrêtée vers la fin du XIXe siècle. »

Jusqu’à 700 kilos de légumes à bord

Le rythme lent de la barque est propice aux échanges, avec les passants intrigués comme les familiers de la vie au fil de l’eau : le moniteur de l’école de kayak qui colle son zodiaque à la barque pour glaner deux salades, debout en équilibre, ou le couple qui saute de son lit et de la cabine de son bateau pour réceptionner son panier depuis le ponton du port de plaisance. Avant, Christophe n’utilisait que la camionnette, les bouchons et le stress en prime. « Quand on livre désormais, je ne sais pas si c’est du fait du moyen de transport plus lent ou pas, mais on échange beaucoup plus qu’avant », constate le néo-batelier.
Tandis qu’il vogue, son véhicule, se faufile toujours dans la ville, sur la terre ferme. Si besoin, il réapprovisionne la barque (même si celle-ci peut supporter jusqu’à 700 kilos) et fournit toujours les clients en produits frais, directement chez eux.
Parmi ses clients, des restaurateurs qu’il faut livrer en même temps que tous les autres fournisseurs pour que soit assuré le service du midi. Inévitablement, devant les établissements, les camions s’agglutinent, et ce d’autant plus que la politique municipale tend à évincer les véhicules motorisés du centre-ville. En somme, sur terre, la mission est compliquée, stressante. Sur les flots, en revanche, point d’embouteillage. La barque vogue tranquillement au rythme de la rivière. « Nous avons été soutenus par la Mairie dans notre démarche pour investir l’Ill, qui pourrait s’imposer comme une solution à la densité de la circulation urbaine », précise Christophe.
Après avoir passé l’écluse de la Petite France, la barque se détache du groupe de jeunes kayakistes qui l’entourait pour s’approcher des façades que l’eau chatouille. Trois marches bétonnées émergent de la surface. Christophe et Eve se stabilisent en glissant la corde dans un arceau fixé sur place. Derrière la porte qui s’ouvre en haut de l’escalier, les cuisines d’un restaurant qui réceptionne ainsi chaque semaine sa cagette depuis la remise en service de ce mode de livraison. De la terre au feu des cuisines directement, la rivière comme trait d’union.

 

Une bonne occasion
Aujourd’hui, un seul artisan en Alsace fabrique encore la barque traditionnelle, la moitié de l’année seulement, pour des associations de tourisme surtout. Cela étant Christophe a acheté son embarcation d’occasion à un particulier. Son coût : 4500 euros, sans compter les frais de motorisation et d’aménagement.
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