Pas facile de trouver l’entrée de la radio Kolectiv', basée à l’Aigle (Orne). Cela ressemble à un immeuble des années soixante en plein centre ville, avec juste quelques graff à proximité, sur un mur en ciment.
Visiblement pourtant, je suis arrivée, enfin c’est ce que m’indique le GPS car les passants à qui j’ai demandé mon chemin, ne connaissent pas.
Pas de panneau pour la radio, juste un qui signale la Maison des Jeunes et de la Culture (MJC). Je gravis les escaliers de l’immeuble un peu désuet. Une porte entrouverte, je passe la tête. A l’intérieur : une ruche. Ca parle avec tous les accents de la terre ou presque, ça rit, ça s’agite, prépare, enregistre…  C’est sûr, c’est bien là.
Une radio interculturelle, citoyenne, à L’Aigle, ville de seulement 8000 habitants, cela a de quoi surprendre, surtout qu’on est loin du pays des néos ou des alters. Hugo Dupont, directeur de la MJC, est le principal instigateur du projet Kolectiv,  « la Web radio participative et positive » comme il la définit. Son enthousiasme entraine tout à chacun. On croirait un chef d’orchestre dans ce studio de 30 m2.  L’idée est venue suite à une enquête réalisée auprès des jeunes de la ville pour recueillir leurs besoins.  « On s’est aperçu qu’en fait il ne manquait pas grand chose mais que les jeunes ne connaissaient pas ce qui existe ». La MJC a donc mis d’autres acteurs du territoire autour de la table (Mission locale, TFT Label ..) pour voir quel outil d’information créer qui associerait jeunesse et numérique. C’est l’outil webradio qui a été plébiscité car le plus à même de fédérer des partenaires et d’être accessible à tous.

 

Un outil de tolérance et d’ouverture

Le matériel d’un montant de 24000 euros a été financé par le FEDER (fonds européen), le fonctionnement par une aide de l’Etat (via la DRAC), de la Région et bien-sûr grâce à l’embauche de jeunes en contrats aidés : emploi d’avenir, service volontaire européen, service civique. La radio émet 7 jours sur 7, 24h sur 24. Après un peu plus d’un an de fonctionnement 530 personnes sont déjà passées derrière le micro dont 110 jeunes de 13 à 30 ans. 35% de la musique diffusée provient de groupes régionaux.  La radio emploie trois équivalents temps plein. De nombreux bénévoles (quatorze nationalités différentes) s’y côtoient avec une vraie mixité sociale. Les jeunes animateurs étrangers interviennent aussi dans les lycées, les collèges, les écoles ou les maisons de retraites.  La radio est un outil de lien social, d’ouverture, de tolérance. Depuis son existence la MJC , relai local pour les demandes de service volontaire européen, n’a jamais enregistré autant de jeunes Aiglons qui souhaitent partir, à leur tour, vivre une expérience à l’étranger. Des jeunes désireux de faire un break, de voir autre chose, de faire le point sur eux-mêmes, sur leur avenir.
« Les jeunes russes, allemands, turcs, etc. qui travaillent chez nous seront amenés à repartir mais d’autres les remplaceront, amenant leur savoir, leur culture, leur personnalité, leur histoire »,  s’enthousiasme Hugo.
Le matin quand je suis arrivée pour ce reportage, l’ambassadeur russe avait été tué en Turquie et l’attentat de Berlin venait d’avoir lieu. Loin du repli, de la haine, il y avait juste de la tristesse, de l’émotion, mais surtout de la solidarité, du partage, des questionnements, des discussions pour essayer de comprendre et dépasser cette violence là, de retrouver le sourire.
Quand je les ai quittés, suis allée grignoter dans un bar. En fond sonore, la radio Kolectiv'… et tous ces accents, cette bonne humeur… Pas de doute, au comptoir les clients s’imprégnaient aussi de cette joie et de l’espoir de cette jeunesse là.

 

Pour en savoir plus sur le service civique : http://www.service-civique.gouv.fr

Sur le service volontaire européen : https://www.france-volontaires.org/-Service-Volontaire-Europeen-SVE-

 

 

Lilya, autonome, loin de la Sibérie de son enfance

Octobre 2014. Un recrutement en service volontaire européen par Skype, c’est ainsi que   Liliya Savrasova, 26 ans est arrivée de Russie. « Je parlais à peine français », se souvient-elle.  Deux ans plus tard, elle est recrutée en CDI, comme animatrice radio. Et c’est à peine si elle a gardé son accent. Les questions, commentaires et présentations des invités se font dans un français irréprochable. Elle ne quitte pas son sourire et cela s’entend.
Elle a passé toute son enfance à Irkoutz, en Sibérie. A 15 ans, il lui a fallu quitter sa famille et rejoindre Saint Petersburg pour ses études, à 7000 kilomètres de chez elle ! « Cela apprend l’autonomie », dit-elle en riant. Bac, diplôme d’ingénieure en nano technologie et master en relation publique en poche, elle décide de découvrir de nouveaux horizons. Elle répond à l’annonce d’Hugo, directeur de la MJC de L’Aigle. A cette époque, la radio n’est pas encore créée. A la fin de son service volontaire européen, un  an plus tard, elle est embauchée à mi-temps comme animatrice radio et à mi-temps comme assistante pédagogique dans un collège. En effet, pour avoir le droit de rester en France, il lui faut justifier de 35h de travail hebdomadaire. Elle apprend tout sur le tas et vite. Aujourd’hui, c’est une vraie pro de la radio, totalement séduite par cette petite ville de 8000 habitants. « Cela bouge beaucoup plus que dans mon pays que ce soit pour les jeunes ou les personnes âgées. Chez  nous, les  associations, cela n’existe pas.

 

 

Teresa, allemande, séduite par l’énergie des petites villes d’ici

Teresa Voss, 19 ans, est arrivée en septembre dernier à la radio. A 19 ans, le Bac en poche, encore  timide, elle a décidé de quitter l’Allemagne (ex Allemagne de l’Est à 2h de Berlin) pour partir en service volontaire européen. « Ma mère était très inquiète, j’étais la dernière de la famille, cela n’a pas été simple, confie-t-elle. Quand j’ai répondu à l’annonce, je croyais que l’Aigle était une plus grande ville, je n’avais pas vraiment regardé. Néanmoins j’ai trouvé incroyable qu’il y ait un cinéma, plein de choses pour les jeunes et la culture. » A Noël dernier, comme la plupart des jeunes étrangers qui travaillent à la radio, elle n’est pas retournée dans sa famille : trop loin, trop cher. Alors Pierre l’a invitée dans la sienne, à Nantes.  Pierre et elle se connaissent déjà bien. Ils réalisent ensemble une émission d’apprentissage de l’allemand. Pierre fait l’élève et elle la professeure. Les auditeurs bénéficient ainsi d’une leçon hebdomadaire à l’heure du thé.

 

Pierre, le Nantais, fait le choix d’une radio rurale
Quitter Nantes quand on a 23 ans pour faire son service civique dans une petite ville ornaise et qui plus est, y prendre du plaisir, qui le croirait ?  Des études de math-éco, une année d’école de commerce, une formation de Télécom en région parisienne puis, rien, le vide, l’absence de motivation : «  J’avais toujours fait des choix par défautEt tout cet apprentissage sur « comment faire du profit », me suis dit ce n’est pas pour moi ». Lors de ses études Pierre avait fait un stage de deux mois dans une radio à Montpellier. C’est ce qui l’a motivé pour répondre à l’annonce. Depuis huit mois qu’il est là il reconnaît avoir appris plus de chose que dans toute sa scolarité supérieure. « On est directement plongé dans l’action, on apprend chaque jour de ses échecs, on surmonte la peur. » C’est lui qui s’occupe entre autre de l’émission On y était…,  la rencontre avec des artistes qui viennent se produire dans le département. Il anime aussi  Vox pop, un micro trottoir sur ce que pense les gens d’ici des grands sujets de société. Et pour lui, même s’il manque des grands festivals, il ne s’ennuie pas. « Il y a la piscine, le bowling, des restaurants » et surtout ses collègues, avec qui il loge dans des chambres mises à disposition pour un loyer très faible (100euros/mois) par le  lycée de la ville.  « Si on ne veut vivre qu’à l’Aigle, on peut. Et le gros atout c’est qu’on est  à mi chemin entre Paris et Nantes, et il n’y a pas de bouchons ni de pics de pollution ! » Comme quoi, on est toujours au centre quelque part.

 

Vincent, la voix de la passion
Vincent Lardier, 24 ans est le seul « local » de la bande. Cela fait treize ans qu’il vit sur l’Aigle. « Après un CAP d’ébénisterie, domaine où je n’ai pas exercé pour cause d’allergie puis un CAP de reliure pour lequel je n’arrivais pas à trouver la motivation, j’ai eu envie de faire un BAFA pour être dans l’animation quand s’est présenté l’opportunité de cet emploi d’avenir », se souvient-il. En 2014 il est ainsi embauché comme animateur multimédia. Vincent fait partie des piliers qui ont créé la webradio.

« Je fais deux émissions dont une sur les chansons françaises Pour un air francophone  car,  chanter, c’est mon autre passion. » Et à la radio, son dada, c’est  s’occuper de toute la technique. « Aujourd’hui on peut faire beaucoup de choses avec peu de moyens et peu de logiciels. C’est comme une Webtv  qu’on peut maintenant créer en récupérant des caméras de vidéosurveillance ! » A la fin de son emploi d’avenir, il envisage d’autres horizons et a un  projet de création d’entreprise dont il garde, pour l’instant, le secret.

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